Tout juste 1 commentaire, «amour», concernant le plus grand des sentiments, la plus grande des vertus ?

October 9, 2022

Tout juste 1 commentaire, «amour», concernant le plus grand des sentiments, la plus grande des vertus ?

Qu’on ne s’y trompe nullement, la langue francaise a herite la d’un commentaire multiple, 1 mot-tiroir, 1 mot-valise, plein de sous-entendus et de nuances, ou chaque epoque a inscrit ses interrogations et ses certitudes. Dans l’Antiquite, il fallait une triade – eros, philia et agape –, pour deployer l’integralite des couleurs de l’amour.

«L’eros reste l’amour concu comme ardent desir d’etre uni a quelqu’un», souligne Monique Canto-Sperber, philosophe et directrice du Dictionnaire d’ethique ainsi que philosophie morale (PUF).

La philia, elle, designe «une relation empreinte de reciprocite et d’estime mutuelle». Ce terme, souvent traduit via «amitie», a une portee plus large, ainsi, consiste en une affection qui se caracterise par la volonte d’entretenir avec autrui des rapports ou se manifeste une certaine excellence morale.

«Enfin, l’agape est l’amour consacre a autrui, mais autrui considere dans sa qualite fondamentale d’etre un humain et un futur. C’est 1 sentiment sans attente de reciprocite et d’une certaine facon independant de votre qu’est l’aime.»

DESIR ET PLAISIR

Comment les Grecs se rapportaient-ils a ces distinctions, quels usages en faisaient-ils ? «Une chose reste sure, les Grecs et les Romains separaient plus fortement que nous ne le faisons le plaisir du desir, repond Paul Veyne, historien de l’Antiquite. Dans l’Antiquite, le ravissement reste omnisexe – et cela explique la frequence de l’homosexualite – alors que le desir, lui, choisit 1 sexe.»

L’amitie, de son cote, pouvait y etre ardente. «Les Romains etant capables d’en Realiser une veritable passion, alors que une telle forme d’amitie reste aujourd’hui peu populaire et toujours suspecte d’homosexualite», poursuit l’historien.

L’AMOUR CHRETIEN

Le terme agape connait une gloire plus tardive. On sait que le usage est connu d’une litterature paienne, on le retrouve au sein d’ l’?uvre du philosophe juif hellenise Philon d’Alexandrie (premier siecle avant l’ere chretienne), mais le concept connut une promotion soudaine quand des auteurs du Nouveau Testament l’adopterent pour designer l’amour chretien.

Dans votre contexte, agape – traduit avec amour ou charite – designe J’ai vertu des vertus, comme dans l’Hymne a l’amour d’la premiere lettre de Paul aux Corinthiens (chapitre 13) et la premiere epitre de Jean.

AU MOYEN-AGE, L’AMOUR SOUS TOUTES SES FORMES

C’est au XIIe siecle que va surgir le commentaire «amor» Afin de designer l’amour. «Les medievaux ont votre vocabulaire plus pauvre que nos Grecs, ils ont “amour” et “charite”, point final», resume Michel Zink, specialiste d’la litterature amoureuse du Moyen Age.

Le mot « charite », qui vient du grec, via le latin, s’est promptement specialise pour designer l’amour divin et l’amour se manifestant dans les ?uvres, d’ou le sens moderne de «bienfait envers les pauvres» (Petit Robert) qu’il a commande plus tard. «Cette dichotomie imposee avec le vocabulaire complique la tache des medievaux, poursuit Jacques Zink. Ils doivent sans cesse rappeler que l’amour recouvre bien, ainsi, que la vraie charite, c’est l’amour !»

Dans son vocabulaire, tel dans sa reflexion, le Moyen Age se degote donc dans une tension. «Il reste a Notre fois moyen de l’invention d’une poesie de la passion amoureuse, de l’eros, et la premiere epoque chretienne qui reflechit, plus que pas, dans l’amour sous toutes ses formes, y compris l’amour de Dieu et du prochain.»

LE ROMAN D’UNE ROSE

Dans votre contexte, les auteurs du Moyen Age n’hesitent jamais a utiliser le mot amor Afin de qualifier l’amour humain tel l’amour divin. LeRoman une rose, best-seller du Moyen Age (lire ci-contre), traduit cette double polarite.

Dans sa premiere part, il est un chant une passion amoureuse, irrigue par la poesie des troubadours, dont est celui qui tient la plume, Guillaume de Lorris. Dans la seconde, redigee via Jean de Mun, un clerc et 1 savant, il s’oriente vers une reflexion encyclopedique et theologique ayant besoin d’ a rassembler l’article d’la connaissance de l’amour. Au «jardin de Deduit», jardin du joie, scene et de foudre initial, fera pendant la «prairie de l’Agneau», paradis final ou l’Amour mene paitre ses elus…

des QUALITES DE CELUI QUI APPRECIE

Mes nuances de l’amor medieval se devoilent dans ses usages. On le voit etre distingue d’«amar», l’amour bestial. «L’amor reste le bon amour, l’amour exigeant, qui n’est jamais obligatoirement chaste, mais qui est maitrise et noble», precise Jacques Zink.

Quant a la poesie, dont celle de Chretien de Troyes, elle se plait a des jeux de mots entre le verbe aimer (amer) et ses homophones «amer» («amertume») et «la mer», car le sentiment amoureux reste ambivalent, dangereux tel une mer immense et inconnue…

Le Moyen Age elabore au aussi temps bien un cors de doctrines precisant les qualites que devra developper celui qui kiffe. Il vante la «mesure», la maitrise de soi, ainsi, «le prix» ou le merite. «Il va falloir aimer de facon a votre que i§a augmente la merite, aimer une dame qui possi?de du prix, aimer pour avoir soi-meme du prix», explique Jacques Zink.

Il valorise «joi» (nom masculin), la joie, ainsi, « joven », la jeunesse. «Joi, c’est a la fois le plaisir et l’inquietude de l’amour, precise Jacques Zink. Et joven, c’est une sorte d’energie, c’est l’elan vital d’la jeunesse. Ce n’est pas seulement une question biologique mais une question morale. C’est, pourrait-on dire, la facon de vivre d’une jeunesse.»

L’HISTOIRE OCCIDENTALE DE L’AMOUR

Aujourd’hui, que reste-t-il de cette riche palette de vocabulaire et de concepts ? Trop souvent une simple opposition entre eros et agape, entre l’amour plaisir et l’amour desinteresse, durcie avec l’heritage du jansenisme et du puritanisme. Fruit aussi du succes d’un traite philosophique, somme toute recent, Eros et agape (1932), publie en France apres-guerre, qui exerca une profonde influence en milieux philosophiques et ecclesiaux.

Durcissant leur difference, Anders Nygren, theologien lutherien suedois resilier abonnement soulmates, y faisait en confrontation entre eros et agape la cle de lecture de l’histoire occidentale de l’amour, opposant une vision grecque de l’amour, possessive et egocentrique, a une version chretienne, oblative et desinteressee.